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Economies d’échelle et productivisme sont imposés par l’Etat aux professionnels indépendants dentistes, agriculteurs et autres mécréants asservis de l’Etat providence: peuvent-ils invoquer  la clause de conscience comme le peuvent les journalistes ou ce privilège est-il réservé aux protégés de l’Etat ?

La lutte des classes devra-t-elle encore avoir son mot à dire lorsqu’on se sera rendu compte que ceux qui tiennent le haut du pavé et qui jouissent d’une protection indéfectible de l’état sont désormais les salariés et que  les serviteurs des temps modernes sont ces propriétaires terriens, commerçants et professionnels libéraux, que Karl Marx aurait bien du mal à reconnaître s’il revenait sur terre.

Les économies d’échelle réclamées par l’état  sont devenues inatteignables si le modèle économique et le modèle salarial ne sont pas radicalement modifiés. La situation actuelle pousse donc les éleveurs à un productivisme contraire à leur éthique  professionnelle et  qui dépasse le tolérable quant à leur capacité physique d’adaptation.

Quel parallèle peut-on faire entre les problèmes des agriculteurs et ceux des dentistes et comment peut-on parler d’économie d’échelle en dentisterie ? Les tarifs extrêmement bas pour les soins dentaires imposés par les conventions avec la sécurité sociale se situent en général en-dessous du prix coûtant d’un service de qualité, celui-ci étant défini par l’exigence du respect déontologique des données acquises de la science.

Pour réussir à réduire sa marge déficitaire sur la réalisation de ses soins dentaires, un praticien individuel tend naturellement à réduire ses coûts fixes de fonctionnement dont les principaux sont représentés par le loyer,  les salaires, les charges sociales  et le revenu disponible pour le praticien. Les salaires et les charges étant « socialement »  incompressibles et insensibles aux mouvements déflationnistes, le loyer étant rarement renégociable,  seul le revenu du praticien « libéral » peut donc être adapté en vue d’une réduction des charges fixes. L’augmentation de la production nécessaire à des économies d’échelle  sera acquise par l’accélération du rythme de travail et l’augmentation du temps de travail mais exclura de son champ d’application les salariés protégés  par leurs conventions salariales. On voit bien la difficulté qu’il y a à extrapoler les concepts économiques de l’industrie à la clinique dentaire. Tout comme les agriculteurs, les dentistes sont acculés par l’état à une situation devenue intolérable parce qu’ingérable.

De plus, l’exigence de tarification des honoraires inférieure au prix coûtant est contraire aux lois naturelles du marché (dumping) ainsi qu’aux droits fondamentaux des praticiens dont la violation ne peut être justifiée par un intérêt général non démontré.

 Leur situation se réduit alors à celle des entreprises à coûts fixes élevés qui  cherchent  pour maximiser leurs profits à augmenter la production de leurs biens ou de leurs services jusqu’aux limites matérielles  permises par l’outil de production. Pour faire face aux injonctions de l’état,  le praticien « indépendant » va devoir rechercher des économies d’échelle, quitte à corrompre les soins attentifs et éclairés dus à ses patients.

La différence fondamentale entre une entreprise et un cabinet dentaire traditionnel est que ce dernier est opéré au mieux par un seul chirurgien-dentiste avec l’aide, dans 50 pourcent des cas, d’une assistante  dentaire,  et que l’augmentation de la production ne pouvant être supportée par l’augmentation du personnel, passe inéluctablement par une accélération du rythme de travail qui explique le productivisme et la baisse de qualité des soins qui en résultent. Là est le parallèle à faire avec les petits agriculteurs.

D’autres facteurs entravant les actions des praticiens dentaires pour réduire leurs charges fixes structurelles tiennent à la particularité d’un cabinet dentaire généraliste. La première est de nature physique et réside dans l’impossibilité matérielle pour un praticien de traiter plusieurs patients simultanément. Une deuxième est « déontologique »  par l’interdiction  faite au titulaire d’employer plus d’un collaborateur à son service  et de s’installer dans un immeuble déjà « pourvu » de dentistes. Une troisième  touche à la tradition généraliste de la profession et à son inadaptation au modèle de concentrations autour de spécialistes qui ne sont toujours pas reconnus par l’Ordre des dentistes.  Les contraintes légales, sociales,  fiscales et déontologiques diverses et variées  ont empêché pendant des générations l’organisation interne aux cabinets dentaires d’évoluer. Mais l’absence de courage politique de nos représentants et leur vision étriquée de l’exercice professionnel  sont la cause primordiale de cet état d’impuissance et de l’asservissement de la profession à l’état. Les modèles étrangers de cliniques dentaires libérales regroupant plusieurs dentistes sous un même toit  ont inspiré des confrères voire des sociétés capitalistes  et un modèle français nouveau est apparu au cours des vingt dernières années. Ce modèle de mise en commun des moyens de production  a surtout été permis par l’apparition des technologies modernes dans le domaine de l’implantologie et de la radiologie  ou de l’hyperspécialisation en endodontie et parodontie  justifiant l’utilisation mutualisée d’équipements onéreux.  Quant à l’orthodontie, elle répond seule au rêve d’ubiquité  de tout travailleur indépendant en permettant à un seul praticien de naviguer au centre d’une armada de fauteuils et de jeunes patients impudiques, permettant ainsi l’augmentation de la production sans mettre en péril  la qualité des soins. Ces nouvelles spécialités non reconnues par l’ordre des chirurgiens-dentistes, ne le sont pas non plus par la sécurité sociale, ce qui a permis au modèle de prospérer à l’abri des tentations prédatrices de l’état et  des régulateurs officiels de notre profession mais aussi  aux dépens de la qualité des soins conservateurs essentiels à la santé buccodentaire de la population restés dans le giron de la sécurité sociale donc exclus de la modernité et des progrès techniques liés aux nouvelles technologies.

L’incapacité structurelle  à réaliser des économies d’échelle a conduit notre profession à s’adapter par la corruption et à se détourner de ses missions de service public pour choyer ses poules aux œufs d’or que constituent prothèse dentaire, implants et dentisterie esthétique. Contrairement aux agriculteurs, l’éthique professionnelle n’est pas invoquée par les dentistes pour réclamer un changement du modèle de production évitant l’outrance productiviste et respectant la dignité  des âmes dont ils ont la charge, qu’elles soient d’origine animale ou humaine. Ils ont  appris  pour survivre,  à contourner  l’éthique déontologique et  les règles aliénantes de la sécurité Sociale.

Au nom d’une vision du progrès social fondée sur une boulimie de soins dentaires de médiocre qualité  exigés par un état jacobin, Madame Touraine et son supérieur hiérarchique Emmanuel Macron veulent contraindre les chirurgiens-dentistes porteurs des progrès médicaux et dentaires,  à reprendre à leur compte  le modèle soviétique  de médecine à une vitesse dont l’échec a été démontré à la fois par Mikaël Gorbatchev en URSS et par la Haute Autorité de Santé en France.   Les Français ont à ce jour toujours aveuglément choisi la  soumission à une autorité centrale despotique pour  l’apparente sécurité qu’elle procure plutôt que la confiance en un libéralisme bienveillant porteur vigilant et responsable des données acquises de la science. Cette aspiration nationale suicidaire  des patients comme des praticiens, a effacé l’avantage qu’eut la France de porter des hommes d’exception tels que l’inventeur de la dentisterie, Pierre Fauchard. Dès 1840 les américains ont compris l’intérêt de sa publication  de 1728 en ouvrant leur première école dentaire  à Baltimore et en faisant profiter leur peuple des apports  à  la dentisterie moderne de notre brillant concitoyen. Les distractions politiques telles que la révolution de 1830, puis celle de 1848,  puis la commune, et les querelles religieuses qui ont suivi, l’avènement de Karl Marx  et de son dogme égalitariste,  ont détourné les Français d’une demande de santé buccodentaire jugée non prioritaire, voire inopportune. Le temps a passé, d’autres talents, d’autres pépites,  sont apparus mais ont à chaque fois été freinés dans leurs élans ou ternies pour cause d’élitisme inapproprié ou de non-conformité au modèle social dont la France est affublée. La profession dentaire s’est construite péniblement sous le regard méfiant d’un état fidèle à sa tradition centralisatrice et autoritaire qui lui a interdit l’autonomie dont elle avait besoin pour s’organiser de façon efficace et efficiente. Sa maturation n’est encore pas aboutie ! Le handicap acquis sur les pays de régime libéral est incommensurable. La première école d’hygiénistes dentaires de Bridgeport aux Etats-Unis fut créée par le Dr Alfred Fones  en 1913. Plus d’un siècle a passé et la France attend toujours la sienne ! La peur de l’état de perdre le contrôle de la société civile, la peur des dentistes de se voir concurrencés par une profession étrangère…

Ne serait-il pas temps de revoir les fonctions de l’état et le contrat social qu’il nous impose ? Libérateur providentiel de la nation, de Gaulle et sa constitution auront  été les pourfendeurs du rêve libéral des citoyens qui la compose. En suggérant de réformer l’état ou de le démanteler, le Conseil d’Etat, dans sa grande lucidité,  le suggère, mais n’ose l’affirmer.

Nous ne pourrions parier  que la continuité d’un tel état puisse durer longtemps encore.

Son démantèlement est non seulement nécessaire, mais il est urgent !

Jean-Jacques Dupuis        dds@pan.care